La belle histoire

 

« Roman » pour créatrice d’une ligne de linge de maison :

Il était une fois, une baronne déchue et néanmoins princesse du Bélouchistan, descendante en droite ligne de Louis-Barthélémy, capitaine au long cours, Grand Cordon de l’Ordre du Soleil, Grand Chef qui commanda les armées de mer en Birmanie, qui traversa maints océans et vécut une vie d’aventures hors du commun…

Il était une fois, une créatrice dont l’enfance fut bercée par le récit des aventures hors du commun de ce trisaïeul, Louis-Barthélémy le Malouin, parti chercher fortune au-delà du Tonkin et de la Cochinchine à la cour du roi Mindon, en la Cité Dorée de Mandalay, au Royaume de Pagan. Avant d’accoster en terres birmanes, Louis-Barthélémy aura connu des escales exotiques en mer des Caraïbes, essuyé des typhons en mer de Chine et des naufrages en Atlantique, commandé le yacht au décor d’acajou du vice-roi d’Egypte…

Au pays des rubis sang-de-pigeon, Louis-Barthélémy s’illustrera comme commandant en chef de la flotte d’un royaume privé de mer. Il y sera élevé au rang de prince du Bélouchistan, possession du roi Mindon aux confins de l’Afghanistan où les hommes sont beaux et fiers et portent aux doigts des bagues de lapis-lazuli serties d’argent…

Sauvée de l’usure du temps, héritage de son ancêtre fascinant, une belle toile de Beautiran aux riches motifs captivait la petite Sophie. Elle imaginait Louis-Barthélémy flânant à la foire aux indiennes de Bordeaux non loin du quai d’amarrage, en attendant d’embarquer. Chaque port d’escale était pour Louis-Barthélémy un monde enchanteur. Il y trouvait les mêmes odeurs de cordage, de goudron, d’huile et de peinture, les mêmes quais encombrés de marchandises de toutes sortes, tonneaux de vins d’Italie et boucauts de tabac, bois des îles et pins de Scandinavie, toiles d’Allemagne et belles cotonnades des Indes. Les yeux écarquillés, il découvre à la foire aux indiennes de magnifiques toiles rouges, violines et sépias. Il fait l’acquisition de l’une d’elles, une garniture de lit à l’ange, pour l’offrir à Rose, sa femme, restée à Saint Malo avec les enfants. Son choix se porte sur le motif du «Retour du bon père», une façon pour lui de se faire pardonner ses longues absences….

La petite Sophie était prédestinée à se passionner pour ces toiles aux dessins foisonnants qui empruntent aux gravures du XVIIIe et portent les noms évocateurs de L’Agréable leçon, L’Art d’aimer, La côte des deux amants, La danse savoyarde, La lessive, Le panier fleuri, Les amants surpris… Chaque motif s’inspire d’une légende populaire. Avant d’en inventer à son tour, Sophie en aura parcouru chaque dessin jusqu’à en connaître les détails les mieux cachés. La côte des deux amants, un de ses motifs favoris, illustre la légende d’Edmond et Calliste.

Sophie se rêve en belle et noble Calliste, fille du roi de Pîtres qui n’attend plus que son valeureux Edmond! Il se présente sous les traits du jeune baron de Boissieu qui l’épouse, lui offre un nom et un titre – dont elle s’amusera plus tard de la perte – et lui fait, dans la foulée, trois beaux enfants. Une nouvelle aire s’ouvre alors pour notre jeune mère. Ayant manifestée dès sa plus tendre enfance des dons pour le dessin qu’elle a pris soin de développer et se sentant désormais digne dépositaire du trésor de Beautiran dont les toiles n’ont jamais été rééditées depuis la fermeture de la manufacture en 1832, Sophie décide d’en ressusciter l’esprit à travers ses propres créations. Elle prend pour emblème le petit singe costumé en vogue au xviiie, surpris dans le décor d’une scène de l’indienne de Rose (la femme du trisaïeul) qui l’avait tant amusé. Des draps, des serviettes et des nappes griffés du nom de notre baronne désormais déchue naîtront, portés par le souvenir du récit des aventures d’un capitaine au long cours et l’imagination féconde d’une petite fille.

One Comment

Commentaires fermés